“Printemps arabe” et transition démographique

VERSION COURTE publiée dans “Le Figaro” du 11 juillet 2011.

Cliquer ici : “Printemps arabe” et transition démographique

VERSION INTEGRALE

Gérard MAAREK                                                                                         8 juin 2011

Les révoltes qui agitent le Moyen-Orient appellent une explication qui aille au-delà de l’affirmation souvent entendue selon laquelle tous les peuples aspirent à la liberté et à la démocratie, et que seule la malveillance de leurs dirigeants fait obstacle à l’expression de ce besoin naturel et universel.

Pour se contenter de cette philosophie de comptoir, il faudrait montrer pourquoi, aussi loin que l’on remonte dans le temps, ces pays ont été soumis à des régimes politiques autocratiques, où la liberté d’expression n’était pas de mise, et où la dévolution du pouvoir ne résultait aucunement de la confrontation pacifique des idées et des programmes. Pire encore, quand la fenêtre de l’Histoire s’est entrouverte récemment sur cette possibilité, certains de ces peuples ont choisi, sans y être contraints, de revenir à un régime non démocratique. On en veut pour exemple l’Algérie, où les islamistes ont failli s’emparer du pouvoir au terme d’élections réputées libres, ou encore l’Autorité Palestinienne dont le Hamas est devenu le parti dominant en 2005. Sans parler de l’Iran, tombé dans l’escarcelle des ayatollahs, dans l’enthousiasme général.

Loin de moi l’idée selon laquelle ces sociétés seraient vouées au despotisme, au mal et au malheur. Elles ont pu être fondées dans le passé sur des équilibres subtils d’où les valeurs de solidarité et de justice n’étaient pas absentes. Équilibres mis à mal au XXe siècle par la colonisation et la modernité.

Il faut se résoudre à cette évidence : les systèmes de gouvernement ne résultent pas d’un choix rationnel exercé consciemment par les sociétés humaines, mais sont déterminés par les structures psychiques sous-jacentes. Celles-ci se constituent et se reproduisent au sein de la cellule familiale, pour imprimer ensuite leur marque à l’ensemble des relations sociales. La psychologie sociale de Freud use amplement de ce « principe de similitude »[1].

Les pays musulmans du bassin méditerranéen et d’Asie (Turquie, Iran, Pakistan et Afghanistan) se caractérisent par un modèle de famille élargie où le père accueille sous son toit ses fils et leur famille et les traite de façon équitable. Le respect de l’autorité paternelle va de soi, et il n’y a pas de droit d’aînesse en Islam.

Ce schéma se transpose naturellement dans la sphère politique. Le chef exige et obtient l’obéissance de ses administrés, en excluant tout principe aristocratique. Il n’est pas choisi, mais il s’impose parce qu’il offre sa protection à plus faible que lui. Son pouvoir n’est pas contesté tant que la force est dans son camp[2].

Ce modèle a évidemment été miné par les transformations du monde environnant, l’entrée de ces pays dans le marché mondial, l’alphabétisation, l’urbanisation, l’accès de leurs habitants aux médias et à la contraception, etc. Les valeurs de la « famille communautaire » se sont effritées. Un processus d’« individuation » s’est enclenché introduisant dans les consciences un sentiment d’autonomie vis-à-vis du corps social. Sur ce terreau a pu se développer la contestation de l’autorité établie et s’affirmer une exigence de liberté.

La baisse de la natalité est un bon indicateur de cette évolution[3]. Les femmes ont appris à lire, sont entrées sur le marché du travail. Elles n’acceptent plus passivement le fardeau de grossesses à répétition, tandis que leurs partenaires consentent à leur émancipation. La procréation qui était naguère limitée par les contraintes de la biologie répond désormais à un choix délibéré. C’est précisément ce phénomène que l’on observe en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Le nombre d’enfants par femme a diminué de façon spectaculaire rejoignant les valeurs relevées en Europe, et se situant quelquefois au-dessous du seuil qui assure le renouvellement des générations. En Tunisie, les femmes ont en moyenne 2,03 enfants, en Algérie, 1,75, en Iran 1,88. Rappelons que les femmes françaises font aussi bien ou mieux avec un taux de fertilité de 1,96. Le Maroc et la Turquie se situent un peu au-dessus de 2[4].

Cependant, cette transition a été si rapide que la population continue à croître à un rythme élevé (entre 1 % et 3 % contre 0,5 % en France). Les individus en âge de procréer, légués par les comportements natalistes antérieurs, sont encore très nombreux. Disons, pour visualiser le phénomène, que si la pyramide des âges commence à voir sa base se rétrécir (en termes relatifs), elle a enflé en son milieu, les seniors restant une faible minorité. En Tunisie, les moins de 14 ans représentent 23 % de la population, les 15 – 65 ans 69 %, les plus de 65 ans 8 %. En France, ces ratios sont respectivement de 19 %, 65 % et de 16 % (les seniors y sont deux fois plus nombreux qu’en Tunisie). En Tunisie, la moitié de la population a moins de 30 ans, elle a plus de 40 ans en France.

Cette situation se traduit par l’arrivée massive de jeunes gens sur le marché du travail et par un exode rural incontrôlable. L’économie de ces pays ne parvient pas à créer un nombre d’emplois suffisant, ce qui ne manque pas de générer frustration et ressentiment à l’égard des dirigeants. Seule la Chine, qui a connu une démographie similaire, a eu la capacité d’absorption nécessaire, parce que son taux de croissance a durablement frôlé les 10 % l’an.

C’est la conjonction de l’éveil des consciences aux valeurs de la modernité et d’une situation démographique, économique et politique calamiteuse – leur quasi collision – qui à la source du « Printemps arabe ».

Toutefois, les pays du Moyen-Orient ne sont pas tous aussi avancés en termes de transition démographique que semblent l’être les pays d’Afrique du Nord ou l’Iran. Signe que les idées nouvelles y ont moins pénétré. En Égypte, les enfants et les adolescents constituent un tiers de la population et les anciens moins de 5 %. Le taux de fertilité y est encore de trois enfants par femme. Il est du même ordre en Lybie, en Syrie, en Jordanie, nettement plus élevé au Yémen. Ou encore en l’Irak, qui était le dernier pays où les valeurs démocratiques avaient quelque chance de s’implanter. Dans ces pays, les troubles actuels seraient donc davantage l’effet d’un comportement mimétique et de la volonté banale de renouveler les élites au pouvoir, un groupe ethnique ou religieux, un clan chassant l’autre.

En toute hypothèse, ces mouvements populaires n’annoncent pas nécessairement le passage imminent à une démocratie parlementaire apaisée. à court terme, la libéralisation politique ne sera pas pourvoyeuse de prospérité et d’emplois. L’impatience des générations montantes, les inéluctables luttes pour le pouvoir et la défiance du « capital » national et étranger font qu’il faut s’attendre à une instabilité chronique et/ou à l’expérimentation de régimes autoritaires d’un nouveau type. Le temps court de la politique ne s’accorde pas au temps long de l’économie et de la démographie. Il s’est écoulé cent ans entre la Révolution de 1789 et l’instauration de la III° République. L’« Hiver arabe » n’est pas encore fini.

Les démocraties occidentales seraient bien avisées de considérer avec la lucidité nécessaire les transformations en cours.


[1] Sur ce thème, voir V. Levy-Garboua et G. Maarek « MacroPsychanalyse, l’économie de l’inconscient », PUF, 2007.

[2]  Cf. Lee Smith, The Strong Horse: Power, Politics, and the Clash of Arab Civilizations, Anchor, 2010.

[3] Sur le même thème, voir Emmanuel Todd et Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations, éditions du Seuil, septembre 2007.

[4] Source : le « CIA World Factbook », en ligne sur Internet.

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