A propos de la Grèce : “La Grenouille et le Scorpion”

Vivien Levy-Garboua                                                                                le 1er mars 2010

La Grenouille et le Scorpion

Ce qui se passe sur les marchés à propos de la Grèce pose pas mal de questions relatives à cette crise, et à la manière de l’appréhender.

  1. De manière générale, les marchés « attaquent » les Etats, un an à peine après que ces derniers soient intervenus massivement pour les sauver. Et cela crée une gêne… Mais c’est de la morale et pas de l’économie.

 

  1. Car, s’agissant de la Grèce et de quelques autres, il y a bien un fondement à l’attaque : la conviction que ce pays est incapable de faire face à l’endettement qui est le sien. S’y ajoutent les informations sur les « falsifications » des statistiques, et l’incertitude est un facteur qui renforce la défiance. Situation objective mauvaise + défiance sur l’honnêteté = signal de vente.

 

  1. Toujours en s’en tenant à la Grèce, 12 % de déficit public, l’annonce que le gouvernement a faite qu’il va passer à 3 % en 3 ans, cela crée une pression sur le déficit budgétaire primaire. Il faut baisser de 4 % par an ce déficit, et cela veut dire de l’austérité, la remise en plat des situations des fonctionnaires, les hausses d’impôts, etc. Des conséquences réelles très fortes. Réelles mais nécessaires, sans conteste.

 

  1. Vient ensuite le problème de l’Europe et de l’euro. La Grèce, étant dans l’Union Monétaire, vit avec un taux de change qui lui est insoutenable. Pour elle, l’euro est une monnaie trop forte, et son industrie n’y fait pas face. En l’absence de fédéralisme, d’une forme de fédéralisme en tout cas, la Grèce est asphyxiée. Mais ce type de fédéralisme équivaut à un abandon (provisoire au minimum) de souveraineté. Et cela, c’est contraire à « l’Europe des Nations » et au débat lancinant sur ce que signifie une zone monétaire si chaque pays est autonome (en théorie, la totale mobilité du capital et du travail à l’intérieur de la zone euro est nécessaire pour en faire une « zone monétaire optimale »).

 

  1. Un cran plus loin, il y a le problème des autres pays. Après la Grèce, l’Irlande, l’Espagne, l’Italie, la Grande Bretagne et pourquoi pas la France ? les marchés sont comme des sioux qui, dans les bons westerns, tournent autour de la caravane et s’attaquent à chacun des chariots l’un après l’autre. C’est donc l’euro, et l’Europe qui est « attaquée ».

 

  1. Un cran plus loin encore, il y a les USA et leur endettement. Qu’est-ce qui les protège ? Bref, on a un château de carte, qui renforce l’état de malaise mentionné au départ : les marchés vont mal ® la Communauté financière, toute seule, n’arrive pas à contenir et résoudre le problème ® les Etats volent à son secours en mettant en œuvre des politiques « non conventionnelles » et en faisant appel aux solutions de relance budgétaire pour éviter une récession mondiale ® cette politique est efficace, et les marchés et leurs protagonistes retrouvent la santé ® à peine remis, ils jugent la situation créée (pour les sauver) insoutenable, et se mettent à attaquer l’endettement excessif des Etats. C’est la parabole du scorpion. Pour traverser un torrent, il est sauvé par une grenouille qui le transporte à travers les eaux. Mais son instinct le démange : il veut piquer son sauveur. Au risque de couler lui-même et de disparaître avec sa victime, emporté par le torrent.

 

  1. Enfin, la critique qui est faite des CDS (Credit Default Swaps) souverains est une critique des modalités de la spéculation, pas de son origine. Mais ces modalités sont incontestablement un facteur d’amplification des crises, et c’est ce qui leur est reproché. Les défenseurs des CDS disent – à juste titre – que face à la demande de protection, il y a des vendeurs de protection, des gens qui font le pari que la Grèce va s’en sortir et qui gagnent beaucoup d’argent avec les primes à 300 – 400 p.b. qui sont payés sur les CDS, comme AIG avait fait le même pari avec Lehmann et quelques autres. Qui sont ces vendeurs ? Des hedge funds. Qui les finance ? Des banques qui, par ailleurs, sont longues sur du papier grec et, sans s‘en rendre compte, renforcent leur exposition au papier grec. Là encore, la parabole du scorpion…

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